
INTRODUCTION
« De qui dépend que l’oppression demeure ? De nous ! De qui dépend qu’elle soit brisée ? De nous ! », Bertolt Brecht, poète, essayiste et dramaturge allemand (1898-1956)
« Le pouvoir donne le vertige tant qu’il n’est pas partagé », Louise Michel, féministe et révolutionnaire (1830-1905)
Pourquoi écrire ces « mémoires militantes » ? A l’heure d’un culte hypertrophié de l’ego et où chacun (plus que chacune) y va de son autobiographie, je me suis posé mille fois la question : pourquoi me lancer dans cette reconstitution et cette restitution de cinquante années de lutte, avec tant d’hommes et de femmes de Grenoble, de France et d’ailleurs, contre la guerre d’Algérie, l’apartheid en Afrique du Sud, les dictatures d’Argentine et du Chili, les prisons du Maroc et de Tunisie, contre le racisme et le fascisme, avec les paysans du Larzac, pour les droits des femmes, pour une autre Ecole, pour une autre Terre, avec les sans papiers, les autres voix de la planète… quelle légitimité ai-je de me lancer dans cette somme, forcément partielle et partiale, des « combats » contre l’inacceptable et pour un autre monde, moins inégal, plus juste, plus fraternel, plus solidaire, plus durable ?
Quelqu’un d’autre aurait évidemment pu se lancer dans cette entreprise un peu folle qui m’a longtemps effrayé et que j’ai repoussée plusieurs fois, conscient de l’ampleur, j’oserais presque dire de l’immensité de la tâche. Mais de nombreux amis ont fini par me convaincre que je n’avais pas le droit de garder pour moi tout seul cette trace et cette mémoire qui risquaient de disparaître peu à peu . Qu’il s’agissait de luttes partagées par tant de militant(e)s ou de non militant(e)s qui se sont engagé(e)s, à un moment donné pour certain(e)s, toute leur vie pour d’autres, et qu’il ne s’agissait pas seulement de « mes » luttes mais de « nos » luttes » contre un monde de plus en plus inacceptable et invivable. Et que nous ne pouvons rêver et construire un nouveau monde sans une mémoire et une analyse lucides du passé, de nos engagements, de nos solidarités, de nos erreurs, de nos espoirs…
Ce que je retiens pour l’essentiel de ces cinquante années d’engagement militant ? Tout d’abord, qu’il n’y a pas de fatalité historique. Qui aurait dit dans les années 70, alors que le régime odieux sud-africain de l’apartheid, largement soutenu économiquement par les banques et les puissances occidentales, maintenait avec une main de fer vingt millions de Noirs dans des « réserves » et un statut quasi esclave, s’effondrerait vingt années plus tard, face à la révolte de plus en plus générale des Noirs sud-africains, galvanisés par leur leader Nelson Mandela ? Qui aurait imaginé, jusqu’aux années 90, que ce petit peuple timorais, quasiment inconnu, colonisé, occupé, martyrisé, décimé par une armée indonésienne surpuissante, avec l’aval et la complicité de la communauté internationale, serait libre avant l’an 2000 ? Qui aurait pensé, dans les années 70-75, alors que les dictatures s’étendaient inexorablement à l’ensemble de l’Amérique Latine, que des centaines de milliers de Chiliens, d’Argentins, d’Uruguayens, de Paraguayens tentaient de fuir l’horreur des massacres et des camps , que ces dictatures s’effondreraient peu à peu et que dans les années 90 la paix et une certaine démocratie gagneraient l’ensemble du sous continent américain ? Qui pensait réellement que cette petite centaine de paysans du Larzac, « perdus » sur leur Plateau isolé et quasiment inconnu, avaient quelque chance d’empêcher leur expropriation, en ces années 70, par une droite triomphante, après mai 68, sûre de son « bon » droit et de sa puissance ? Et pourtant, après dix années d’une résistance pacifique, incroyablement inventive, exemplaire, ils ont forcé l’Etat français à renoncer à son projet. L’Histoire est une longue suite de révoltes, individuelles et collectives, et les hommes et les femmes se sont toujours dressés contre l’insoutenable.
Mais en même temps, et c’est un constat à certains égards terrifiant, nous sommes à un moment crucial, existentiel de l’Histoire où l’Humanité risque tout simplement de sombrer si nous ne parvenons pas à imposer des réorientations radicales. D’une part, le processus enclenché depuis les années 70-80 de la mondialisation néo-libérale capitaliste, caractérisé par une concentration accélérée des richesses et des pouvoirs, qui génère l’enrichissement sans limite d’une minorité et la paupérisation et l’exclusion sociale des trois quarts de l’humanité, crée un immense apartheid socio-économique absolument intolérable. Alors que, entre 1960 et 2006, les richesses mondiales ont été multipliées par 8, l’écart entre les plus riches et les plus pauvres n’a cessé d’augmenter. Au point que les cinq plus grosses fortunes du monde possèdent ensemble plus que la richesse réunie des 49 pays les plus pauvres ! Et qu’aujourd’hui 1,4 milliard de personnes ne disposent pas d’eau potable et qu’un être humain sur deux "vit" avec moins de 2 $ par jour.
D’autre part, le mode de vie productiviste et consumériste, généré par ce système mondialisé, finalisé par la seule recherche du profit maximum, détruit littéralement la planète à une vitesse accélérée, au point que la banquise des pôles fond à une vitesse exponentielle, que l’effet de serre provoque déjà un réchauffement du climat, une multiplication des cyclones, une accélération de la désertification…Un mode de vie par essence non généralisable : si les habitants de l’Asie et de l’Afrique avaient le même taux d’automobiles que les Etatsuniens ou les Européens, l’effet de serre serait aussitôt multiplié par trois et la vie sur terre serait tout simplement impossible ! Les pays du Nord représentent 20% de la population mondiale mais consomment 80% des ressources et sont les principaux producteurs de déchets…
J’ajouterai que pour faire face aux contestations des sociétés civiles, les Etats sont tentés d’instituer un contrôle social et une logique de « surveillance généralisée » : création et extension de fichiers automatisés ( des « suspects », des « délinquants », des « opposants », des étrangers…). Micros, caméras partout, dans les lieux commerciaux, les rues, les domiciles, les véhicules. Perquisitions, fouilles, chasse au faciès, gardes à vue prolongées, prélèvement ADN obligatoire, sanctions à l’encontre des familles « défaillantes ». Une logique sécuritaire plus qu’inquiétante : le Léviathan analysé par Hobbes n’est pas loin…
Ceci pour souligner que jusqu’aux années 80 nous avions le sentiment que notre engagement militant, en soutien aux luttes des peuples, des plus opprimés, des plus exclus, pesait, même modestement, sur le cours des choses, que nous pouvions mesurer des avancées et même des « victoires ». Mais, en ce début du 3ème millénaire, je fais avec beaucoup le constat effrayant que s’opère sous nos yeux une rupture profonde, un changement de nature : marchandisation généralisée de la santé, de l’éducation, de l’eau, des services publics, de la culture, du vivant ; concentration accélérée des richesses et des lieux de décision ; marginalisation sociale et fragilisation d’un nombre croissant d’hommes et de femmes ; recul des acquis sociaux, précarisation généralisée du processus et des conditions de travail ; aggravation de la famine dans le monde : 854 millions d’individus sont gravement sous alimentés, alors que la production alimentaire mondiale pourrait suffire, selon la FAO ( organisation mondiale contre la Faim) à nourrir douze milliards d’êtres humains, alors que nous sommes 6,5 milliards en 2007.
Oui, nous sommes bel et bien à un moment historique crucial. Ou bien nous nous contentons d’atténuer les effets de cette mondialisation capitaliste, de « gérer » le moins inhumainement possible les dégâts de ce libéralisme sauvage et particulièrement violent, comme le font les partis sociaux démocrates européens, le parti socialiste en France, ou bien nous luttons, avec les exclus d’ici et de là-bas, avec les peuples d’Afrique, d’Asie, des Amériques, pour une véritable transformation sociale, en nous attaquant aux racines du mal. Dire « non » au monde tel qu’il est ne suffit évidemment pas, à moins de vouloir se complaire dans une posture purement dénonciatrice. Mais c’est le commencement et le signe d’une aspiration à dire « oui » à un autre monde et à une autre démarche véritablement alternative. Utopie ? Sans doute, mais avons-nous le choix ? Il s’agit bien d’un choix entre l’utopie ou la mort. Une utopie qui s’appuie dès maintenant sur les mobilisations altermondialistes, les changements politiques profonds en Amérique Latine, notamment au Venezuela ou en Bolivie, sur le mouvement des jeunes, en France, contre le CPE en 2006, sans oublier le Non au projet de Constitution européenne, ultra-libérale, en mai 2005. Je dirais que cette alternative est possible parce qu’elle est nécessaire.
Les « leçons » que je tire de ces cinquante années de vie militante ? Tout d’abord, l’extraordinaire chaleur, la fraternité que j’ai toujours ressenties au contact quotidien avec ces milliers d’hommes et de femmes avec qui j’ai partagé tant de combats contre l’oppression, la guerre, les injustices, le racisme, l’exclusion, pour la dignité et les droits des sans papiers… Ensuite, la conviction très forte qu’il faut dépasser l’attitude compassionnelle et humanitaire, toute respectable et nécessaire soit-elle, et agir en amont contre les causes sociales, économiques et politiques des maux que nous voulons combattre. Ce fut notamment, et c’est toujours la démarche de l’association dans laquelle je suis engagé depuis 1980, le Centre d’Information Inter-Peuples de Grenoble : agir ICI, car c’est ICI, dans nos pays du Nord, que sont concentrés les pouvoirs de décision économique, financière, politique : interpeller en permanence les « décideurs », les pouvoirs politiques, les multinationales, les institutions financières internationales. Autre conviction, à la lueur de ce qui s’est passé en Union soviétique et dans son « bloc » : on ne peut séparer la lutte pour le pain, les droits sociaux, le droit à la santé, à l’éducation, de la lutte pour la liberté dite « formelle », la liberté d’association, d’organisation politique, syndicale, associative. La lutte pour un autre monde, une autre société, socialiste, solidaire, juste, doit toujours inclure la lutte pour le droit au pluralisme et même à la dissidence, pacifique cela va sans dire. J’ai toujours admiré la révolution cubaine, je reconnais qu’elle a satisfait à un niveau exceptionnel aux exigences en matière de santé, d’éducation, qu’elle est capable d’ « exporter » des milliers d’alphabétiseurs, d’enseignants, de médecins, qu’elle a dû et doit encore faire face à l’agression permanente, attentats meurtriers à l’appui, de l’impérialisme US, qu’elle est victime d’un blocus aussi illégal que criminel décidé unilatéralement par les Etats-Unis. Mais il s’agit, quoi qu’on dise, d’un régime, au parti unique, qui empêche l’expression de toute opposition, de toute voix dissidente, de tout media critique. J’ai trop souvent entendu, dans les années 70-80, que je faisais le jeu des impérialistes lorsque j’osais critiquer les régimes autoritaires de l’URSS, de la Pologne, de la Tchécoslovaquie, que je « hurlais avec les loups » en défendant les syndicalistes polonais de Solidarnosc ou les intellectuels tchèques du "Printemps de Prague", que tous les opposants étaient manipulés par les USA, que je me fiais trop aux "journaux bourgeois et pourris", pour accepter les mêmes critiques lorsqu’il s’agit de Cuba. Je ne séparerai plus jamais la lutte pour le pain et la lutte pour la liberté, et il n’est pas vrai qu’il suffit que j’aie du pain pour être libre.
Dernier enseignement : l’une des causes structurelles des inégalités et des injustices est l’appropriation par une minorité des pouvoirs économiques et politiques. Oui, le pouvoir donne le vertige et peut déboucher sur le pire quand il n’est pas partagé. Démocratiser radicalement la démocratie, permettre l’expression et l’accès aux décisions à chaque citoyen et à chaque citoyenne, au niveau de son village, de son quartier, de sa ville, de son lieu de travail : tant que le pouvoir, à tous les niveaux, ne sera pas réellement partagé, il est illusoire d’espérer qu’advienne cet autre monde que nous voulons tant.
Dernière minute : 6 mai 2007... Nous venons d’apprendre que Nicolas Sarkozy est élu Président de la République. Vous savez, cet ex-Ministre de l’Intérieur qui veut créer un "Ministère de l’immigration et de l’identité nationale", qui veut expulser toujours davantage les personnes sans papiers, y compris les familles avec enfants, qui veut rendre pratiquement impossible le regroupement familial, qui veut imposer un service minimum, en finir avec les 35 heures, qui veut instaurer un contrat de travail unique généralisant le CNE [Contrat nouvel emploi], autoriser la culture des OGM en plein champ, contrôler les medias, généraliser le fichage des opposants, des syndicalistes, des enfants en difficulté, des immigrés, les prises ADN, introduire la délation obligatoire pour les enseignants et les travailleurs sociaux. Nicolas Sarkozy, c’est la fin promise du modèle social français, c’est la casse des solidarités : de la protection sociale, des services publics. C’est la jungle, la célébration des plus forts, des plus riches, des "gagnants", les parachutes dorés pour les uns, rien pour les autres.
Comment en est-on arrivé là ? Comment une majorité de citoyen(ne)s français(es) a t-elle pu voter pour un homme aussi dangereux, un homme qui n’a pas hésité à reprendre une bonne partie des idées de Jean-Marie Le Pen et de l’extrême-droite ? Pourquoi la Gauche, notamment le Parti socialiste, les Verts, le Parti communiste, la gauche alternative ont-ils été incapables de convaincre les hommes et les femmes de ce pays d’opter pour une autre société, solidaire et non violente, respectueuse des droits et des libertés ? Une question fondamentale que les uns et les autres n’ont pas le droit d’éluder.
Un impératif catégorique : ne pas céder au désespoir et à la tentation du renoncement, résister, s’opposer de toutes nos forces, pied à pied, à la mise en oeuvre d’une politique ultra-libérale, autoritaire, liberticide, discriminatoire. Nous n’avons pas le choix. Puissions-nous avoir la force et la générosité de dépasser enfin tout esprit de chapelle, tout réflexe identitaire pour construire une convergence des forces, qu’elles soient associatives, syndicales, politiques, citoyennes, pour construire un large front de résistance et poser les jalons d’une autre société, d’un autre monde basés sur les valeurs de partage, de solidarité, d’égalité des droits. Pour que revienne un jour le temps des cerises....
BON de COMMANDE
à renvoyer au plus tard le 25 septembre 2007 à Jo BRIANT- 150, Galerie de l’Arlequin- Appartement 7306- 38100- Grenoble
NOM / Prénom :
ADRESSE :
Je réserve 1 ou 2 exemplaire(s) (au maximum) du livre « MES LUTTES, NOS LUTTES » : prix de souscription : 16 ou 32 € (au lieu de 20 ou 40 €)- Chèques au nom de J.Briant- Rajouter 2,50 ou 4 € si envoi souhaité ( le préciser)- Sinon,venir le(s) retirer au CIIP a/c du 1.10.07


Ce livre serait il disponible dans la librairie locale "alternative" Arthaud ?
merci